Le Pic Vert moqueur
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Assistés

Les petits contribuables de l’Orne et de la communauté de communes du Val d’Huisne aident le géant Thyssen-Krupp à payer les dividendes de ses actionnaires

dimanche 31 janvier 2010, par le Pic Vert

L’intitulé sur l’ordre du jour du conseil de la ComCom [1] était banal quoique énigmatique : « Développement économique : Proposition de création d’une zone d’attente pour les poids lourds, sur la déviation au Theil sur Huisne, à l’entrée de l’entreprise Thyssen. »
En 10 minutes, le conseil décidait de délester la ComCom de 100.000€ et le département de 200.000€ au profit du célèbre conglomérat mondial ThyssenKrupp. A ajouter à un autre don de 200.000€ du conseil général, ce qui porte les faveurs publiques à 500.000€.
Une prime aux licenciements en quelque sorte.

L’affaire est en substance exposée ainsi par les chefs du conseil : ThyssenKrupp-Sofedit se restructure. A la suite de la fermeture de l’usine de Vendôme (Loir-et-Cher) et d’Amilly (Loiret) et du siège de St-Quentin en Yvelines, les activités et le siège social ont été ramenés sur le Theil. Thyssen nous a demandé de lui montrer notre attachement pour l’activité industrielle qu’il mène sur le canton.
Le trafic des poids lourds a considérablement augmenté [2], excédant les capacités du parking de l’entreprise.
Un parking pour poids lourds coûte environ 300.000€. Le conseil général en prend 200.000 à sa charge, il nous resterait 100.000€.
La commission Développement économique a demandé à Thyssen combien d’Ornais sont employés. Thyssen nous a répondu que 42,64% du personnel sont ornais sur plus de 1.000 salariés.
D’autre part, la taxe professionnelle de Thyssen rapporte 250.000€ par an (96.500€ + 153.500€ de taxe additionnelle).

Voici pour l’exposé.

Fausse sortie et fulminations


Danièle Mary demande la part de cette taxe qui revient à la ComCom [3].
On ne le saura jamais. Jacques Käser [4] s’emporte et crie :
- « Pourquoi demandez-vous toujours la part du Theil dans la taxe professionnelle ? Savez-vous ce que le Theil investit pour les entreprises ? On nous a demandé de construire des logements, de la voirie, tout ça été avancé par les contribuables theillois ! »
François Goulet ose abonder sur la demande de Danièle Mary.
J. Käser range ses papiers et dit :
- Puisque c’est comme ça, je m’en vais.
Il reste assis.
D. Mary poursuit :
- Je ne comprends pas pourquoi vous, comme M. de Courson, vous fulminez toujours quand on demande des chiffres ! J’ai demandé quelles étaient les aides déjà obtenues dans le passé par Thyssen et en réponse, je n’ai eu que de la colère ! Et j’apprends que Thyssen a déjà reçu une aide de la communauté !
J. Käser furieux :
- « Avec cette aide, ils s’étaient engagés à créer 100 emplois. Il y en a eu 500 ! »
UnE déléguéE de Mâle lance :
- « A Vendôme, Thyssen a eu des subventions publiques. Deux ans après, l’usine pliait bagage. »
Claude-Marie Barbier reprend la main :
- « Nous achetons pour 1€ symbolique un terrain appartenant à Thyssen, sur ce terrain, nous construisons une aire de stationnement pour 300.000€.
Elle ajoute plus bas, avec un pitoyable manque de conviction :
- « Après, on verra, mais le but est de leur rétrocéder ».
Claude Barbier :
- « Nous avons déjà fait la même opération pour MSV.
En revanche, je n’ai pas remarqué l’engagement des entreprises pour la Maison de la petite enfance.
 »
(Note du Pic Vert : Dès que le projet de construction de la Maison de la petite enfance fut adopté, les entreprises -qui sont les principales bénéficiaires des crèches qui libèrent leurs employéEs- ont été sollicitées pour participer au financement et/ou aux frais de fonctionnement. Aucune n’aurait répondu. Étonnant, non ?)
Claude-Marie Barbier se fait avocate :
« L’entreprise ThyssenKrupp n’est pas aussi indifférente que ça.
Elle participe depuis 3 ans au forum des métiers.
Elle donne de la tôle aux jeunes ados qui ont lancé la fabrication de caisses à savon. Elle donne aussi de la tôle au centre des apprentis d’Alençon.
 »
Là, vous vous attendez à ce que je décrive l’énorme vague de rires qui submergea le conseil à l’énumération de l’incroyable générosité du patronat de ThyssenKrupp. Quelques tôles pour des gamins et une présence au forum des métiers pour une boite au chiffre d’affaire tournant autour de 50 milliards d’euros est incontestablement un témoignage d’intérêt pour la population !
Eh bien, personne ne rit.
Quelques rictus, quelques grommellements, et c’est tout.
Danièle Mary reprend :
- « Pour l’aide à MSV, je l’apprends ce soir ! »
Claude Barbier :
- « C’était un montage financier qui a permis à chacun de s’y retrouver. »
Claude-Marie Barbier :
- « Ils ont recruté 20 jeunes, c’était à mettre dans la balance. »

Le projet de don d’un parking de 300.000€ pour les camions de ThyssenKrupp est adopté à l’unanimité.

Claude-Marie Barbier précise :
- « Nous serons maître d’ouvrage mais la maîtrise d’oeuvre sera assurée par le conseil général. Cela change-t-il votre position ? »
Cela ne dérange personne.

De mémoire de Pic Vert, oncques ne vit une telle somme attribuée aussi rapidement par ce conseil. (On ne parle évidemment pas ici de l’ère coursonesque précédente.)
Voilà comment, sans autre forme de procès, le conseil de la ComCom accorde une prime aux licenciements massifs de ThyssenKrupp.

Parce que, pour regrouper ses activités au Theil, le branche Sofedit de ThyssenKrupp a liquidé les emplois en masse : environ 500 (dont une centaine d’intérimaires) supprimés à Vendôme, à peu près autant à Amilly, plus ceux du siège social de St-Quentin en Yvelines (pour un total de 12 000 suppressions d’emploi -hors CDD et intérim- sur l’ensemble du conglomérat sur l’exercice 2008/09), laissant à la collectivité et aux familles la responsabilité de subvenir aux besoins des ex-salariéEs en interim et en CDD [5].

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Après plusieurs année en intérim chez ThyssenKrupp...

Comme au temps des colonies

Résumons : les patrons de ThyssenKrupp amènent sur le canton une nouvelle flottille de camions sans se concerter avec quiconque (des camions, c’est de la pollution, des nuisances). Ils ramènent sur le canton quelques employéEs d’autres sites qui ont pu accepter de se délocaliser. Et ils demandent qu’on leur montre notre « reconnaissance » en monnaie sonnante et trébuchante.
On n’est pas ici dans le cas d’une entreprise qui naît et qui a besoin d’un coup de main au démarrage, coup de main qui lui est attribué en général sous une forme remboursable (type atelier-relais).
On est ici dans le cas d’une entreprise privée, que sa stratégie propre et non un quelconque sens de l’intérêt public amène au Theil, qui réclame un cadeau. Et qui va l’obtenir. Un parking de 300.000€, plus une « aide » supplémentaire du conseil général d’au moins 200.000€ pour construire de nouveaux bâtiments réservés à son usage exclusif.
Ça nous rappelle le bon vieux temps des colonies. Les chefs de la tribu du Val d’Huisne remercient bien bas bwana ThyssenKrupp pour ses bienfaits.

Les « chefs » de la ComCom ont-ils obtenu des contreparties ?
Ont-ils obtenu l’embauche des employéEs précaires (intérimaires, CDD) ? Non, ils n’ont rien demandé. Ils n’y ont pas pensé. Ils ne connaissent même pas le nombre de précaires utilisés par la boîte.
Ont-ils obtenu la garantie que les emplois existants seraient pérennisés ? Non, Ils ne l’ont pas demandée.
Ont-ils obtenu que ThyssenKrupp respecte ses promesses concernant la création de 250 emplois [6] ? Non, ils ne lui ont rien demandé.
Et pourtant, selon Stéphane Turmel, délégué syndical UNSA chez Thyssen, il n’y aurait eu pas plus de 40 mutations provenant d’autres sites (parmi lesquels les plus gros salaires de St-Quentin en Yvelines) et pas une seule embauche.
- « Au contraire, précise le syndicaliste, ils cherchent à licencier des personnes qui ont des problèmes de santé. »
Mais les « chefs » de la ComCom n’ont pas pensé à consulter la plèbe de ThyssenKrupp, pas plus que ses représentantEs. Et pourtant, qui fait la richesse de ThyssenKrupp ? Les actionnaires ou les ouvriers ?
Ont-ils au moins demandé le remboursement d’un parking qui deviendra inutile si Thyssen part du Theil ? Vous rigolez ! On n’agit pas aussi sauvagement avec des seigneurs !
Malgré tout ça, Thyssen traite-t-il bien ses employéEs ? Même pas. Il a fallu qu’ils se mettent en grève en avril 2008, pour obtenir un simple rattrapage de salaire sur le coût de la vie [7], puis de nouveau en mai 2009 pour la même raison.

Dans les coulisses de la ComCom

Mais comment ThyssenKrupp a-t-il fait pour obtenir ce superbe don ?
Là, on entre dans les coulisses du conseil de la ComCom.
On se souvient que la présidente avait refusé l’ouverture des commissions aux personnes qui, sans vouloir être élues, étaient prêtes à faire profiter la ComCom de leurs compétences et de leur énergie.
Or les commissions, pourtant consultatives, se tiennent à huis-clos.
Et les personnes invitées à ces commissions ne sont pas le commun des gueux.
Toute structure engendrant inévitablement des tendances aux déviations bureaucratiques si des garde-fous n’y sont pas rapidement installés, ces commissions sont devenues décisionnelles, le conseil public n’étant plus qu’une chambre d’enregistrement, dans la quasi indifférence des conseillers ne participant ni aux commissions-clé (Finances, Économique), ni au bureau, ni aux réunions des maires.

L’affaire a été menée en deux temps.
Premier temps : le représentant de ThyssenKrupp-Sofedit a été invité, on ne sait trop comment, un peu avant Noël 2009, à une réunion à huis-clos de la commission Développement économique où il a exposé ce qu’il a souhaité exposer de la restructuration de sa boîte.
Il n’a menacé à aucun moment de délocaliser ailleurs s’il n’obtenait pas un don pour ses actionnaires. Au contraire, il a indiqué que les investissements sur Le Theil se feront de toute façon. Il a indiqué qu’il y a environ 920 salariéEs. Il n’a pas parlé du chiffre d’affaire de ThyssenKrupp (un chiffre d’affaire oscillant, bon an mal an, entre 41 et 54 milliards d’euros), ni des bénéfices, ni des sacro-saints dividendes versés aux actionnaires même quand le conglomérat déclare des pertes et personne ne lui a posé de question là-dessus. On est très révérencieux envers le bwana.
Celui-ci aurait dit :
- « Voila notre projet, êtes-vous prêt à y participer ? »
Les présents à la commission ne lui auraient même pas demandé le nombre de camions supplémentaires, afflux qui a pourtant quelques répercussions écologiques. Pas plus qu’ils n’ont abordé les éventuels problèmes de pollution liés à une augmentation de l’activité industrielle (Usine spécialisée dans la transformation des métaux en feuilles pour l’industrie automobile et la fabrication de pièces en série, sur une surface totale de 118 750 m2, elle se situe à environ 5 mètres de l’Huisne qui coule en contrebas du site. Des études transmises en janvier 2003 mettent en évidence la présence de taches de contamination aux hydrocarbures et, dans une moindre mesure, aux métaux. Des mesures réalisées le 5 juillet 2007 ont montré des concentrations en hydrocarbures et en métaux lourds (Cr total, Ni, Pb, Zn, As, Cr VI) mais en-dessous des valeurs maximales [8]. Il semble qu’il n’y a pas eu de mesures depuis 2007.)
La seule question qu’ils se soient posée fut l’établissement d’un barème pour les dons aux entreprises. Parce que, si on commence à faire des cadeaux à l’une, il n’y a pas de raison que les autres n’en réclament pas. Et alors, où va-t-on ?
Ils penchaient pour prendre en compte le nombre de salariéEs et en étaient là de leurs réflexions quand (on arrive au second temps) le conseiller général Gilles du Buisson de Courson mit un terme à tous ces blabla.

Gilles de Courson tire les ficelles

Gilles de Courson, on ne l’a plus jamais vu au conseil de la ComCom [9] depuis l’élection de Claude-Marie Barbier à la présidence.
Là, c’est à une réunion de la commission Finances (à huis-clos), à moins que ce soit à une réunion du bureau (à huis-clos), les témoins ne se souviennent plus, qu’il a surgi.
Il aurait dit, en substance :
- Le département verse 200.000€ pour la construction du parking. Je pense que ce serait bien que la communauté de communes prenne 100.000€ à sa charge.
De rares conseillers auraient bien essayé de poser des questions, en particulier sur les « aides » précédentes ou sur les incidences en matière d’emploi, provoquant l’ire de Monseigneur :
- Vous voulez que l’entreprise parte ?
- « Il nous a laissé entendre que cela ne nous regardait pas », dit un témoin.

La suite, on l’a vu, s’est jouée gentiment à la chambre d’enregistrement du conseil.

Au conseil général, on confirme les deux « aides » de 200.000€ chacune mais on refuse d’en parler : elles sont « à l’instruction. Les dossiers n’ont pas encore été traités. L’entreprise n’a pas encore déposé de dossiers complets. » répond le responsable du service économique [10].
Et pour cause.
En ce qui concerne le parking, c’est la ComCom qui doit -du moins officiellement-présenter le dossier.
Les 200.000€ pour l’aire de stationnement des poids lourds sont une « aide » du département à ... la communauté de communes et non une « aide » à ThyssenKrupp. Une « aide » que le conseil général accorde à la ComCom pour la construction d’un parking « public » pour poids lourds au milieu de nulle part mais à la porte de l’usine ThyssenKrupp, un parking « public » pour poids lourds qui va ne servir qu’à ThyssenKrupp.
(Il semblerait qu’une loi limite à 200.000€ par entreprise les attributions du « fonds départemental de développement des entreprises ». Cette limite étant atteinte par la subvention prévue pour la construction de nouveaux locaux chez Thyssen, il ne restait que la fiction d’un parking « public » pour faire passer le jackpot.)

Pas d’argent pour les jeunes

Le syndicaliste Stephane Turmel est scandalisé :
- « Ce n’est pas à la communauté de communes de payer un parking à ThyssenKrupp, dit-il. L’entreprise a les moyens de payer son parking. On lui verse de l’argent public alors que nos enfants ne peuvent pas faire de sport en ce moment parce que le gymnase du collège n’est pas chauffé et qu’ils en sortent frigorifiés ! »
Une personne déléguée au conseil de la ComCom se souvient, quant à elle, du « projet skate » présenté par des jeunes du canton au conseil du 15 janvier 2009 et qui avait été accueilli par des salves d’applaudissements des conseillers.
Ce projet qui avait mobilisé les jeunes en nombre pendant plusieurs dizaines d’heures et avait été étudié par eux depuis les détails techniques jusqu’aux détails financiers (financeurs potentiels : l’Etat, le Conseil Régional, le Conseil Général, la C.A.F., la M.S.A., le Fond Européen Jeunesse, la D.D.J.S. envie d’agir, et le Parc Naturel Régional du Perche) a été repoussé sine die lors du vote du budget suivant par les « chefs » de la ComCom sans que les conseillers protestent. Au nom des économies à réaliser.
Ces jeunes ont sans doute le tort de ne pas partie du cercle des intimes de Monseigneur...

Pour les curieux : Comment les financiers Thyssen et Bush ont armé Hitler

Notes

[1] 22 janvier 2010

[2] il serait passé de 60 à 70 camions/jours à 90 camions/jours

[3] ThyssenKrupp est sur la commune du Theil-sur-Huisne et contrairement à la pratique adoptée par maintes ComCom -par exemple, c’est la ComCom du pays de Vendôme qui encaissait les 700.000€ de taxe professionnelle de ThyssenKrupp-, la taxe professionnelle n’est pas mutualisée au niveau intercommunal.

[4] maire du Theil-sur-Huisne

[5] les licenciés de Sofedit en CDI sont normalement indemnisés, pour autant qu’il y ait une « normalité » en matière de licenciement.

[6] Session du Conseil général, vendredi 13 mars 2009 : « Le Département poursuit ses efforts pour favoriser le développement des entreprises existantes mais également pour soutenir l’implantation de nouvelles initiatives créatrices d’emplois.
Voici plusieurs aides importantes attribuées par le Conseil général :
- en 2008, le fonds départemental de développement économique (FDDE) avec près de 3 M€ de subventions accordées a permis le maintien et la création de plus de 370 emplois dans l’Orne.
- plus spécifiquement, citons :(...)
- THYSSEN-KRUPP au Theil-sur-Huisne dont le montant d’aide n’est pas encore arrêté et qui créera près de 250 emplois supplémentaires dans l’Orne. Le montant du projet est de 10M€ dont 2,3M€ d’immobilier.
 »

[7] ils ont obtenu 3,5 % d’augmentation avec un minimum de 60 € pour les plus bas salaires ce qui représente 4,6 %.

[8] source

[9] il est suppléant

[10] le 27 janvier 2010

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